Du 23/07/2021 au 20/08/2021 Christian Astor “Le Temps Scellé” (peintures)

Christian Astor (peintures)
“Le Temps Scellé”
Du 23/07/2021 au 20/08/2021
Vernissage le vendredi 23 juillet à 18h30 en présence de l’artiste
sur réservation au 04 66 24 96 02.
Horaire d’ouverture salle d’exposition : du lundi au vendredi (9h à 17h non stop)

Christian Astor "Le Temps Scellé"

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Bonjour,
« Le prince des gastéropodes » préambule.

Ah !
La surprise c’est de reconnaître que ce queje vois appartient à un ensemble de choses plus complexes, en partie invisibles, en partie enfouies, mais qui sont contenues dans l’exclamation. J’ouvre les dessins, les matières, les couleurs, l’espace à cette plus vaste réalité.Je suis un pêcheur qui attend, qui choisit son heure et son endroit, qui place des repères sur les berges du fleuve, étudie les rides de l’eau, le flux des courants, les traces, tient compte des chemins de halage, des ombres, des saisons, du climat, du bruit des fluides, du passage des animaux, des promeneurs, de la fatigue de son corps. Alors, quand je bondis sur ma proie, à ce moment précis d’obscurcissement et d’oubli où je lie mon instinct à l’instinct du poisson, je ne me dissocie pas – même aveuglé par l’acte porté de mort – de cette totalité qui m’entoure, me meut et m’assure de me retrouver identique vivant de cette vie qui tient tous mes membres, toutes mes émotions ensemble. Cet espace avec lequel je dialogue fut d’abord pictural. La trace du pinceau se saisissant de l’espace nu et ouvert de la toile vierge aura la fermeté du spectacle frappant ma pupille étonnée. Il faudra du même coup que ce choc soit répercuté en avant comme en arrière, les choses dans le monde n’étant jamais séparées. Le tableau doit à la fois avoir le caractère fulgurant de ce qui surgit pour la première fois et appartenir à cette épaisseur qui a mûri cette soudaineté. Mes couleurs respirent selon des rythmes qui oscillent sans arrêt entre la saccade et la pleine aspiration : elles seraient incomplètes si elles pesaient exagérément d’un côté ou de l’autre. Ce qui rend chacune de mes peintures profondément réalistes -en dehors de toute représentation mimétique bien entendu- c’est que l’on y sentmon incapacité avouée à être absolument exact et que ce tremblement de certitude est principalement ce qui me « touche » et noue mon indécision.Rien de certain rien d’acquis, la peinture.
La couleur ne désigne pas, elle se meut, s’ouvre et meurt. Elle est une énergie qui, comme la lumière dans le jour, crée l’espace du tableau sur laquelle elle avance. La couleur ne rend pas service et ne permet pas de situer des objets qui auraient entre eux un rapport de vraisemblance. La couleur dans un de mes tableaux est tout autant définie par sa vitesse, sa transparence, sa matité, son épaisseur, ses couches profondes, que par sa teinte qui la rapprocherait de tel ou tel référent dans le monde. Apparemment compliquée, elle déploie au contraire son pouvoir selon un spectre sensible dont la richesse est proportionnelle à la patience et à l’attention du regard qui se fixe sur elle. Dans ces conditions, les couleurs ne sont pas belles ou intenses ou expressives en raison de leur seule composition matérielle, elles le sont dans la mesure où leur préparation met en branle d’autres domaines innombrables de la sensibilité : rappelant d’abord par son aspect immédiatement palpableses origines plus ou moins souterraines,ses qualités plus ou moins fluides, puis renvoyant de la partie au tout, introduisant à des ensembles beaucoup plus vastes, aériens ou diffus, ciels, lumières, et par métaphore enfin ouvrant mon imagination à des espaces infinis où les notions communes de haut et de bas, de proche ou de lointain, se fondent dans la courbure de l’univers. Le tableau me permet d’accomplir une errance colorée, un voyage qui me conduit de la pesanteur du limon à l’éclat de l’étoile. Cet espace en expansion contenu dans la matière dont est faite la peinture dans le bref espace de la toile, dans le geste de la main peignant, est devenu actif dans mon œuvre dès le moment où j’ai compris que le tableau ne pouvait se contenter de figurer une fenêtre ouverte sur le monde mais qu’il était un champ beaucoup plus large, beaucoup plus ancien, où circule l’énergie fossile du monde visible. Inlassablement chaque jour je cherche à faire coïncider matière et vision parce que l’expansion du monde, sa courbure, sa musique – je l’ai reconnu, cela me trouble et me stimule à la fois- font écho à la course sans fin de l’univers. Si très tôt je me suis déclaré hostile à la hiérarchisation de l’espace et à l’ordre spectaculaire de la Renaissance, lui opposant la franchise de la représentation médiévale et la liberté de l’espace désordonné des grottes de Lascaux, je n’ai pour autant jamais rompu avec la tradition dont je suis issu. Là où d’autres ont cru pouvoir réformer la vision du monde en violentant les matériaux, en élargissant jusqu’au gigantisme leur format ou en empruntant à des techniques étrangères des argumentations radicales, je suis resté attaché à mes moyens de peintre. Je demeure dans les limites que je me suis fixées une fois pour toutes, mais ces limites je les ai repoussées, approfondies, remises en question. Et ce qui a pu paraître à certains esprits rapides comme une stagnation voire un retour au passé – fabriquer soi-même ses couleurs, accorder beaucoup d’attention aux réactions du matériau – a toujours signifié pour moi la garantie du seul renouvellement possible.
Comme le poète fait résonner les mots qui sont inexorablement ceux de la tribu, de même le peintre met en branle le visible, interrogeant avec opiniâtreté les rapports des éléments entre eux, leurs influences, leurs controverses, analysant patiemment chaque résistance pour mieux prévoir de nouvelles rencontres et c’est sous cet aspect d’expérimentateur infatigable que vogue mon errance colorée.
Ma passion à l’égard du visible est d’ordre érotique : il n’y a pas de signe fixe, il n’y a que trouble et souvenir. Une trace laissée n’est pas une preuve d’identité bien au contraire, ce n’est qu’une preuve de l’activité du regard : et ce que nous voyons n’est que passage. Emergence et résurgence, pour reprendre les mots d’Henri Michaux, le réel est sous notre regard dans un rapport dont il n’est pas toujours aisé de déterminer l’exacte dépendance ; tantôt c’est lui qui nous submerge, tantôt c’est nous qui le retenons. Le désir décide. Nous sommes mouvement au cœur du monde en mouvement. Les choses, les êtres ne sont pas là devant nous inertes, ils surviennent, nous débordent, empruntant des trajectoires faisant entendre des harmoniques qui nous projettent hors de nous-mêmes. Le ciel et la terre sont liés en toute chose. À chaque instant ils recouvrent ou se découvrent, dévoilent ou se referment.
Le rôle du peintre est-il de témoigner de cette mobilité qui nous façonne et accorde à notre pouvoir une action si ténue ?
À mes yeux, mais non seulement aux yeux, inscrit dans mon corps, ma mémoire et mon imagination, l’homme est tout autant pierre, eau, vent, que chair et sang, verbe et cendres. Je tisse, ravaude, relie les extrêmes, les contraires dans mon Étonnement-Amour du monde. Je réunis sur la toile les éléments de ce visible que féconde l’invisible. Ainsi je dessine le mouvement de la course d’une hirondelle à la poursuite d’un rêve en peignant un champ de coquelicots sur le sable d’une plage où l’oiseau regarde l’homme. J’essaie de faire voir l’espace d’où vient cette hirondelle, l’espace qu’elle anime et traverse en regardant l’homme,l’ombre que sa course imprime sur le champ de coquelicots, le jeu et les ombres qui s’affrontent sur le sable de la plage et l’heure et la saison. J’use de tous les pinceaux que ma peinture sans sens sensé insensée a mis entre mes mains et de toutes ces innombrables heures passées à observer, à attendre, à m’impatienter jusqu’à forger au fond de ma rétine éblouie par le ciel de tous les possibles les couleurs de mon errance enchantée.
Quand je me réveille en pleine nuit ou même le matin au moment de me lever qu’est-ce que je vois au sortir de mes rêves ?Qu’est-ce que je vois au début de l’éveil ? Un flou, quelquefois un éclair, souvent un éclat, un trait, quelque chose comme des perles de lumière où l’ombre sur un mur projetée danse vers des draps aux plis agitéssur le lit,un nuage où scintillent des rais lumineux, une griffure perçant une surface, la vie.
Il arrive que je referme les yeux pour me situer, pour me souvenir de ces instants. Sans compter l’envie de dormir que j’ai encore. Et pourtant c’est ce qui est vrai. C’est cette vie qui porte le reste du monde. La vie est là.
La sensation qui me vient d’un de mes tableaux n’est pas très différente de cette présence à mon réveil. Longtemps après avoir découvert, après avoir erré mille fois sur le même sentier, pataugé dans le même ruisseau, grimpé au même arbre, peint le même tableau, j’en arrive au point où sentier arbre rivière et tableau ne me sont plus qu’une sorte d’habitude, un simple décor dans lequel j’avancerais. Ce qui me surprend c’est un bref éclair le long d’une écorce, le bruissement d’un feuillage, l’agitation dans l’eau d’une algue désespérée, une touche de couleur et tant d’autres impressions curieuses et amusantes. Tant d’impressions dont il me semble soudain qu’elles sont seules réelles et comme le contraire même d’une impression,qu’elles constituent la vérité. Une présence à quoi sont suspendus le sentier l’arbre le ruisseau le tableau.La vie.
Le ciel n’est pas distinct de la terre. Pour voir le ciel il faut être né sur la terre, je dois tenir compte de la terre. Il n’y a pas de perception sans le ciel. Le ciel s’est abîmé à nos pieds. Il est partout le ciel est en nous. Quand je dis ciel je pense lumière, même la bouillie la plus noire est encore la lumière. Le ciel abîmé dans une flaque d’eau est lumière et j’ai souvent peint cela, cet éblouissement, ce qui se rapproche le plus de cette luminosité, la lumière de l’émerveillement.
Une courbure. Le phénomène de courbure. Par exemple le ciel traversant les rides de l’eau. Je peins toujours les éléments qui nous refusent les dimensions. Phénomène qui lorsque je regarde le ciel, il semble reposer sur la surface de la terre et crée des fluides qui vous relancent comme des ricochets. Je crois que c’est cela le conditionnement du regard. Ce n’est pas la couleur qu’il faut regarder mais la courbure qui vous relance constamment dans l’acte de peindre de la même manière que dans un ricochet l’eau relance le galet sur son plan.
Tout est courbe. Le courbe du fluide.
Mon inquiétude est devenue positive au moment où elle a rencontré et épousé étroitement l’élément physique – et par conséquent capable d’un traitement pictural – qui par son instabilité, son tracas incessant, en est pour moi l’équivalent :l’eau. Aussitôt le spectre émotionnel de ma peinture a changé; ce qui faisait mon angoisse s’est changé en fluide et mobilité. L’évolution vers la fluidité s’est faite lentement, l’eau est devenue un élément fondamental de ma peinture, son véhicule. Elle m’aide à traduire en pleine sècheresse méditerranéenne les nouvelles données de ma vision.
Peindre, être comme au tangible du vertige. Être emporté par le regard. Être pénétré, être la perception, celle par quitous les sens assaillis dans l’instant par la multitude d’informations jaillissent sur la surface colorée, ses trajectoires, la vastitude, le silence, les bruits. Je suis au monde.
Qu’est-ce qui naît ?
Et bien, disons la naissance elle-même, ce n’en est même pas le signe, elle ne peut-être signifiée. Le signifié c’est le lisible, la convention, le temps de l’arrêt. Ce qu’il faut, c’est arriver à m’échapper de cette hantise de la forme, de la convention du dessin colorié. Si l’on regarde une couleur, elle naît là où l’on s’y attend toujours le moins. Elle est là mais non, elle sort là, comme le poisson bondit hors de l’eaugiflant de sa queue la plate surface de l’étang. C’est cela vivre : être attentionné au monde et non pas essayer de plier le monde à ses complaisances. Par exemple cette couleur je vous la montre du doigt, on a l’impression qu’elle est en train de jaillir, en train d’être, de se faire, mais aussi se faisant. Il y a le disparaître, il n’y a pas quelque chose qui ne se fasse sans aussi se défaire. Sans répit j’ai peint, couvrant, triturant, accordant, plié à cette recherche, à cette approche de la mouvance de cette indicible ondulation qui avant de saisir le regard a pris mon être tout entier de son invisible action. Les touches de couleur n’ont, du moins pour le spectateur, aucun référent, en ce sens leur autonomie est entière mais le mouvement qui leur donna lieu répond dans toute sa liberté à l’acte d’un regard pour lequel la figure réelle n’a jamais cessé d’être une puissance visuelle, une sorte de matrice signifiante génératrice de formes et de lumière. Le temps scellé.

Christian Astor

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